vendredi 22 mai 2009

Andreas VON BUBNOFF: et si le virus H1N1 de 1918 recréé par les militaires américains en 2005 s'échappait?

Institut de Pathologie des Forces Armées à Rockville









Le virus de la grippe de 1918 a été ressuscité en 2005
Source : Nature - The 1918 flu virus is resurrected
Article original publié dans le le Vol. 437, numéro n°7060, 6 octobre 2005, pp.794-795.

AUTEUR: Andreas VON BUBNOFF, docteur en biologie du développement de l’Université de Freibug-im-Breisgau (Allemagne),est journaliste scientifique dans des médias anglophones.

Traduit par Sacha SHER. Édité par Fausto Giudice http://tlaxcala.es/pp.asp?lg=fr&reference=7637

Le fait d'avoir recréé une des maladies les plus mortelles qui ait été connue pourrait nous aider à prévenir une autre pandémie. A moins, affirment les critiques, que cela n’en déclenche une. Andreas von Bubnoff enquête pour savoir si les bénéfices l'emportent sur les risques.

On estime qu'elle a tué 50 millions de personnes, et pourtant des scientifiques l'ont ramenée à la vie. Dans ce numéro de Nature, des scientifiques publient une analyse de la séquence complète du génome du virus de la grippe humaine de 1918. Et dans le numéro de Science de cette semaine, des chercheurs décrivent comment ils ont utilisé cette séquence pour recréer le virus et étudier ses effets sur des souris.

Certains scientifiques ont déjà salué ce travail en raison des éclaircissements sans précédents qui ont ainsi été donnés sur le virus. Cerner la façon dont il est apparu et pourquoi il a été si mortel pourrait, selon eux, aider les experts à localiser la prochaine souche du virus et à élaborer les médicaments et les vaccins appropriés à temps.

Mais d'autres ont exprimé des inquiétudes sur les dangers, tout simplement trop grands selon eux, de ressusciter le virus. Un expert en sécurité biologique a dit à Nature que le risque était trop élevé et qu’il était presque certain que la souche recréée pourrait s'échapper. Et la publication de l'ensemble de la séquence du génome donne à n'importe quelle État voyou ou à n'importe quel groupe bio-terroriste toute l'information dont ils ont besoin pour créer leur propre version du virus.

Le principal auteur de l'étude de séquençage est Jeffery Tautenberger, de l'Institut de Pathologie des Forces Armées à Rockville, dans le Maryland. Il dit que ce travail était nécessaire et que les risques étaient faibles. L'article en page 889 donne les détails des trois derniers gènes ; les séquences des autres gènes ont déjà été publiées.

La série au complet est une forte indication que le virus de la grippe de 1918 était entièrement issu d'un ancêtre qui, à l’origine, avait infecté des oiseaux. Par contraste, les virus qui ont causé les pandémies de grippe de 1957 et 1968 sont apparus quand des virus de grippe humains et aviaires ont infecté une même personne à un même moment, permettant ainsi à leurs gènes de se mélanger.

Chacun des huit segments du génome du virus de 1918 diffère considérablement d’autres séquences de grippe humaine, ce qui suggère qu'aucune partie du génome ne venait d’une souche qui avait auparavant infecté des humains. « Parmi tous les virus qui ont touché des mammifères, c’est celui qui ressemble le plus à un virus d’oiseau », a dit Taubenberger.

Mettre le doigt précisément sur la mutation génétique qui a permis au virus de passer chez les humains permettra aux scientifiques de reconnaître d'autres virus d'oiseaux risquant de déclencher une pandémie. L'équipe de Taubenberger a déjà identifié 25 changements dans les séquences de protéines de la souche de 1918 qui étaient présents dans des virus ultérieurs de la grippe humaine. Selon lui, ces mutations sont susceptibles d'être particulièrement importantes. Un de ces changements détecté, le gène polymérase PB2, a été trouvé dans le virus isolé à partir de l'unique victime humaine d'une poussée de grippe aviaire H7N7 aux Pays-Bas en 2003.

Des cures d' « air frais » étaient utilisées pour combattre la grippe de 1918, mais reconstruire le virus pourrait mener à des traitements plus efficaces.

Dans l'article de Science (T.M. Tumpey et al. 310, 77-80; 2005), Terrence Tumpey et ses collègues aux Centres de Contrôle et de Prévention des Maladies (CDC) à Atlanta en Géorgie, ont utilisé la séquence de Taubenberger pour recréer la totalité du virus de 1918 (voir le graphique).






LA MANIERE DONT A ETE RECRÉE LE VIRUS
[NdT : manquent les illustrations du graphique]

1


On a une victime de la grippe congelée depuis 1918 dans le permafrost en Alaska.

2


Des fragments d'ARN (acide ribonucléique) sont retrouvés dans des échantillons de tissus pulmonaires, convertis en ADN et séquencés.

3


Les séquences qui se chevauchent sont rassemblées pour donner la séquence entière du génome. Une version d'ADN est synthétisée dans le laboratoire.

4


L'ADN est injecté dans des cellules de rein humain, lequel produit des dizaines de particules virales.

5


Le virus est isolé des cellules et utilisé pour infecter les souris. Elles meurent toutes au bout de 6 jours.

Quand ils utilisèrent la souche pour infecter les souris, ils découvrirent qu'elle était extrêmement virulente, et qu'après 4 jours, elle avait engendré 39 000 fois plus de particules virales dans les poumons des animaux qu'une souche de grippe moderne (voir « Quel est le degré de virulence de la grippe de 1918 ? »). « Je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit si mortelle », affirme Tumpey.

Quel est le degré de virulence de la grippe de 1918 ?

Un jour après l'infection, les cellules de poumons humains libèrent 50 fois plus de particules de virus de la grippe de 1918 qu'après exposition à une souche contemporaine connue sous le nom de virus du Texas.

Deux jours après infection par le virus de 1918 les souris perdent 13% de leur poids, au lieu d'une simple perte passagère après infection par la souche du Texas.

4 jours après l'infection par la grippe de 1918, on trouve 39 000 fois plus de particules virales dans les tissus de souris que pour celles qui ont été exposées au virus du Texas.

Six jours après l'infection par la grippe de 1918, toutes les souris sont mortes, alors qu'aucune n'est morte des suites de la souche du Texas. [NdT : quid des hommes ? A quel point sont-ils plus immunisés qu’en 1918 sous l’effet des dérivés ultérieurs du virus, à suivre l’argument de Tumpey ici bas ?]

Les chercheurs ont comparé la totalité du virus de 1918 avec les souches dans lesquelles certains gènes avaient été remplacés par ceux de souches contemporaines. Ils découvrirent qu'en remplaçant le gène de l'hémagglutinine, qui aide le virus à rentrer dans les cellules, celui-ci devenait incapable de tuer les souris. Et en remplaçant l'ensemble des trois gènes de la polymérase, qui permet au virus de se reproduire, cela diminuait considérablement sa virulence. Selon Tumpey, le gène de l'hémagglutinine* est essentiel. « Mais aucun changement unique ni aucun gène ne constitue la réponse », ajoute Taubenberger. « C'est l'effet d'une combinaison ».

De futures recherches impliqueront de tester des virus reconstruits avec ou sans certaines mutations, pour voir lesquelles sont les plus importantes pour la virulence. On espère que les données de ce type d'études seront utiles à la création d'un vaccin ou d'un médicament, mais jusqu'à présent le travail consiste d’abord à obtenir une compréhension de base du virus plutôt qu’à obtenir des bénéfices sanitaires immédiats.

Ces études ont été saluées comme absolument majeures. « Cela fait date », affirme Eddie Holmes, un virologue de l'université dÉtat de Pennsylvanie à University Park. « Non seulement c'est la première fois que cela a été fait pour un quelconque pathogène ancien, mais il est question ici de l'agent de la plus importante maladie pandémique de l'histoire humaine ».

L'équipe a obtenu sa permission de travailler de la dirigeante des CDC Julie Gerberding et d'Anthony Fauci, directeur de l'Institut National des Allergies et Maladies Infectieuses, basé à Bethesda, Maryland.

Mais les travaux ont suscité des craintes parmi d'autres chercheurs. « Il y a très certainement des raisons d'être préoccupés », a dit Richard Ebright, un bactériologiste de l'Université de Rutgers à Piscataway, New Jersey, qui travaille dans des commissions pour la sécurité biologique. « Tumpey et les autres ont construit et fourni les procédures pour que d'autres construisent un virus qui représente peut-être l'agent d'armement biologique le plus efficace connu à ce jour ».

« S'il s'échappait, ce serait extrêmement dangereux, et l'histoire est riche en cas de choses qui s'échappent », affirme Barbara Hatch Rosenberg, une biologiste moléculaire membre du groupe travaillant sur les armes biologiques à la Fédération des Scientifiques Américains. « Quel avantage y a-t-il qui soit si supérieur à ce risque ? ».

Ebright admet qu'il existe un risque important, « presque inévitable », qu'un virus soit libéré par accident parmi la population humaine, ou qu'il y ait vol par un « employé de laboratoire mécontent, dérangé ou extrémiste ». Et le danger existe qu'un pays hostile puisse reconstruire sa propre version du virus, dit-il, soulignant que le moindre de ces scénarios pourrait engendrer un nombre considérable de victimes.

Ebright estime aussi qu'on n'aurait pas dû utiliser, en terme de sûreté biologique, un laboratoire de niveau 3 amélioré. Dans la mesure où ils allaient faire ce travail, les chercheurs auraient dû utiliser le niveau 4, la condition la plus stricte pour la sûreté biologique, dit-il. Les expérimentateurs doivent alors porter des combinaisons complètes sur tout le corps. En 2003, fait-il remarquer, un virus SARS s'était échappé accidentellement d'un laboratoire de niveau 3 à Singapour, et en 2004, deux autres fuites avaient eu lieu dans des laboratoires de ce type à Pékin.

Tumpey contrecarre cet argument en affirmant qu'un niveau 3 accru – qui exige des respirateurs et des habits sur la partie supérieure du corps – est suffisamment sûr. Il dit que les employés mécontents ne sont pas non plus une source de préoccupation, parce qu'il est le seul à travailler avec le virus. Les quelques chercheurs qui ont accès au laboratoire ont droit à des enquêtes étendues sur leur passé, et des scans de la rétine et des empreintes digitales sont utilisés pour empêcher tout entrée non autorisée dans le laboratoire.

Il ajoute que même si le virus s'échappait, il n'aurait pas les mêmes conséquences que la pandémie de 1918. La plupart des gens sont en partie immunisés contre le virus de 1918 parce que des virus humains de la grippe ultérieurs en sont en partie des dérivés. Et, chez les souris, des vaccins et des médicaments courants contre la grippe sont au moins partiellement efficaces contre une infection par des virus reconstruits qui contiennent des gènes de la grippe de 1918.

Publier et être maudit ?

L'autre menace potentielle provient de la disponibilité de la séquence complète du génome, telle que mise dans la base de données GenBank – une condition à la publication de cette étude. Tout le monde peut demander à ce que de l'ADN soit réalisé en une séquence spécifique, relève Jonathan Tucker, un analyste politique au Center for Nonproliferation Studies à Washington DC. Pour l'instant, il n'y a pas de contrôles du gouvernement sur les séquences qui peuvent être utilisées, affirme Tucker, alors que des firmes de synthèse de l'ADN surveillent maintenant leurs commandes pour des séquences pathogéniques. Si quelqu'un veut reconstruire le virus, dit Taubenberger, « la technologie est disponible ».

Philip Campbell, rédacteur en chef de Nature, dit que bien qu'il n'ait pas demandé conseil pour savoir s'il devait ou non publier ce travail, il l'a déjà fait pour de précédents articles sur des génomes pathogènes et la virulence de la grippe. Il dit que les bénéfices l'emportent clairement sur les risques. Donald Kennedy, le rédacteur en chef de Science, est d'accord à propos des mérites de cette publication. « Je pense que nous allons devoir compter sur ce type de savoir », a-t-il dit.

Le Bureau de conseil scientifique national pour la sécurité biologique (NSABB) a abouti à la même conclusion au sujet des deux études, après avoir convoqué une réunion d'urgence la semaine dernière afin d'évaluer les risques. Mais, inquiet à propos des craintes du public, il a demandé aux auteurs des deux études d'ajouter aux manuscrits un passage établissant que leur travail était important pour la santé publique et avait été mené en toute sécurité.

Campbell dit qu'il s'inquiète de voir bientôt les agences gouvernementales se mettre à vouloir être impliquées dans le processus de publication. « Nous sommes heureux de coopérer avec le NSABB afin de considérer les principes par lesquels la double utilisation des résultats peut être publiée de manière responsable », dit-il. « Mais les bureaucraties de gouvernement et les commissions pourraient faire pression pour éviter des risques perçus, et ce potentiellement au détriment des bénéfices pour la sécurité du public ».

Taubenberger admet qu'il ne peut y avoir de garantie absolue de sûreté. « Nous sommes conscients que toutes les avancées technologiques peuvent être mal utilisées », dit-il. « Mais ce que nous essayons de comprendre c'est ce qui s'est passé dans la nature et comment empêcher une autre pandémie. Dans ce cas-là, c'est la nature qui est le terroriste biologique ».

* L’hémagglutinine (HA) est une glycoprotéine antigénique présente à la surface du virus de la grippe, et est responsable de la fixation de la particule virale à un récepteur situé sur la cellule cible. Le nom hémagglutinine provient de la faculté de la protéine à agglomérer les érythrocytes hématiques (Nelson 2005). (source : wikipedia)

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