samedi 30 mai 2009

Michel Pastoureau: «Le cochon est toujours coupable»


Quelques semaines après l'alerte à la grippe porcine, l'historien des animaux Michel Pastoureau consacre un livre au «cousin mal aimé» de l'homme: le cochon. Entretien.
Grégoire Leménager, le nouvel observateur, 28 mai 2009.

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O. - Ce cousinage biologique, observé depuis Aristote, se traduit également au niveau culturel dans l'Occident chrétien, où le porc est à la fois un don de Dieu - puisque que «tout est bon dans le cochon» - et une bête diabolique qui ne regarde jamais le ciel...

M. Pastoureau. - Oui, ce sont des auteurs du Moyen-Age qui l'ont observé. Il fouille toujours le sol, c'est signe d'un grand péché : ce qui se passe au ciel ne l'intéresse pas, donc il se détourne de Dieu selon certains médiévaux. Et cela permet de le comparer à l'homme pécheur, au mauvais chrétien. Ca paraît naïf, mais ça joue un rôle important dans la symbolique animale médiévale. Cela dit, certains textes sont également, à la même époque, très favorables au cochon. Tenez, la truie est une mère féconde, on ne peut pas la nier. Or tantôt on lui reproche de produire trop de porcelets par rapport au nombre de ses mamelles, donc d'être mauvaise mère ; et tantôt, on est admiratif, elle est signe de fertilité...

Car il y a aussi de la sympathie pour le porc, qui est presque instinctive chez les enfants. D'ailleurs rien ne ressemble plus à un nouveau-né qu'un porcelet...Le rapport entre le cochon et l'enfant traverse les siècles sous différentes formes : histoires d'enfants changés en cochon comme dans la légende de Saint-Nicolas ; enfants gardant les cochons, déjà tout petits, alors que pour garder les bovins il faut être plus grand ; jouets et friandises en forme de cochon... C'est un double, un parent, un frère, qui a été très présent dans notre vie quotidienne : pendant des siècles et des siècles, beaucoup de familles n'avaient pas d'autre animal qu'un cochon. Mais cette proximité à la fois biologique, matérielle et symbolique, c'est presque trop ! Du coup, cet élan de sympathie pour un cousin, s'accompagne en même temps d'un mouvement de rejet, probablement pour la même raison.

Aujourd'hui, il est possible que leur couleur blanc-rose, majoritaire chez les cochons européens depuis le XVIIIe siècle, leur nuise : c'est la moins aimée après le marron, comme le montrent les enquêtes d'opinion, avec des chiffres qui ne changent guère depuis un siècle et demi. Parmi les couleurs détestées, le marron arrive en tête, et tout de suite après c'est le rose. Chez les hommes encore plus que chez les femmes. Et devant le violet, à ma surprise. Globalement, le porc reste une créature des plus viles de la création, idée qui a permis de greffer sur lui toutes sortes de vices, qui se sont accumulés au cours des siècles.

N. O. - Comme la luxure?

M. Pastoureau. - Ah, c'est passionnant, car c'est très tardif. Pendant des siècles, le cochon ne fait pas de cochonneries. Il est glouton et sale - même s'il n'est en fait pas plus sale qu'un autre animal -, mais pas au sens sexuel. Symboliquement, c'est le chien qui fait des cochonneries. Or, quand il se revalorise entre le XVIe et le XVIIe siècle pour devenir le compagnon de l'homme que l'on sait, il faut le débarrasser de cette dimension très négative. On la déverse alors sur le cochon.

N. O.- Ce transfert symbolique du chien vers le cochon est si net que cela?

M. Pastoureau.- Oui. Dans certaines cultures, le chien garde d'ailleurs un reliquat de ces attributs, notamment dans le monde méditerranéen, où il reste perçu comme une créature impure - et infidèle contrairement à notre symbolique occidentale... C'est vraiment un transfert, dans lequel c'est le cochon qui reçoit tout. Il avait déjà beaucoup de vices, il en reçoit un nouveau, qui est considérable : quand on dit cochon, on pense cochonneries. Alors qu'avant on pensait plutôt gloutonnerie : c'est l'animal qui mange n'importe quoi, y compris des immondices, ce qui doit expliquer sa réputation d'impureté. Y compris ses propres excréments, éventuellement, si on ne le nettoie pas et s'il n'a rien à manger. En fait, c'est surtout un animal qui souffre beaucoup de son système de transpiration de la peau : il a donc besoin d'eau pour se rafraîchir ; s'il n'en a pas, il se roule dans la boue, mais toutes les expériences montrent, encore une fois, qu'un cochon placé dans de bonnes conditions n'est pas plus sale qu'un autre animal.
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N. O. - Un nouvel épisode est récemment venu s'ajouter, dans la liste des relations homme-cochon :quel regard portez-vous sur ce qu'on a appelé «grippe porcine», avant de la renommer «grippe mexicaine», ou «grippe H1N1», ou «grippe A»?

M. Pastoureau. - J'y ai revu tout de suite le cochon coupable ! Bien sûr !

N.O- Et cette dénomination vous semblait-elle particulièrement anxiogène, ou au contraire rassurante?

M. Pastoureau.- Un adjectif animal associé à un danger permet de frapper les populations, toutes catégories confondues. Ca peut avoir une certaine utilité pour inviter à la précaution. Quand j'étais enfant, dans les campagnes normandes, dans les années 1950, on voyait parfois des panneaux, à l'entrée des fermes: «Attention, peste porcine». Il y avait une épidémie qui pouvait contaminer d'autres animaux. Il y avait aussi des panneaux de ce type concernant les moutons. Pauvres moutons. Je ne sais pas pourquoi, je ne m'y suis jamais beaucoup intéressé. Pourtant c'est passionnant, le mouton : il fournit tellement de produits à l'être humain ! Et l'homme l'a tellement transformé qu'il est incapable de revenir à la vie sauvage. Et puis, c'est probablement le plus ancien animal domestiqué - avant le chien, à mon avis.



En tout cas, le nom de «grippe porcine» ne m'a absolument pas fait peur. Ca m'a plutôt rendu triste pour le cochon. L'épidémie de la vache folle, il y a quelques années, me semblait beaucoup plus effrayante. Il y a aussi le mot «grippe», qui rassure : on comprend que tout le monde ne va pas mourir de la grippe, mais seulement quelques personnes fragiles, etc. La grippe du poulet, c'est pourtant plus inquiétant... Peut-être parce que les volatiles circulent plus librement et sont moins facilement maîtrisables. Dans tous les cas, on voit bien qu'il faut accuser quelqu'un : on oublie juste que les animaux n'y sont absolument pour rien, et qu'une partie de leurs maladies viennent du traitement que les humains leur réservent.

Certains sont vraiment de grands réprouvés, à l'échelle planétaire. Or le cochon, à cause de sa grande fertilité, donc de son très grand nombre, n'est absolument pas un animal en voie de disparition. Donc on peut tout lui faire, y compris l'accuser de tous les maux. A l'inverse, une espèce protégée aurait tous les droits. C'est vraiment injuste...

Dans ce cas précis, j'ai observé comment, à partir d'un certain moment, les scientifiques ont dit qu'il fallait abandonner l'adjectif «porcin» au profit d'un adjectif géographique, «mexicain», en précisant que le cochon ne transmettait pas à l'homme ce virus, et surtout pas par sa viande. Mais la rumeur, portée par la diffusion massive et rapide que permettent les médias contemporains, a fait que naturellement, le cochon accusé n'était pas une chose étonnante par rapport aux époques antérieures. Sauf que là c'est devenu planétaire alors que pendant longtemps c'était plus localisé.

Mais déjà au XIVe siècle, le cochon est tenu pour responsable de la peste dans telle ou telle zone (pas la grande peste du milieu du XIVe, mais certaines autres épidémies)... Puisqu'il est «sale», on considère qu'il doit véhiculer des «vers» - c'est le mot qu'on utilisait pour désigner à la fois des insectes, la vermine, et ce que l'on ne savait pas encore nommer, mais dont on sentait que cela avait un rapport avec la diffusion de la maladie : les microbes. Dans ces cas-là, en cas d'épidémie, on se tourne vers les exclus et les réprouvés : ça va être les non-chrétiens, les hérétiques, certains métiers, ou des animaux qu'on n'aime pas. Et naturellement ce sont toujours les mêmes : le cochon, le corbeau, le loup, le crapaud. Mais le cochon est toujours le premier accusé.

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090529/12811/le-cochon-est-toujours-coupable

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