samedi 9 mai 2009

Némésis Porcine

Jean-Guy Rens, biographe de Vlady y Claudio Albertani, professeur de la UACM, au Centro Vlady (22 juin 2007)

Le District fédéral, la ville-monstre, est devenu une ville fantôme.
L'armée patrouille les rues. Les écoles sont fermées. Les bars, les salles
de cinéma et les musées aussi, tandis que les restaurants ne fournissent
que des plats à emporter. D'ordinaire encombrées de véhicules, les grandes
avenues sont à moitié désertes. Les rares piétons portent des masques de
protection qui finissent de conférer à Mexico une touche surréaliste et
apocalyptique évoquant les cauchemars cybernétiques du cinéma
expressionniste.

Michel Foucault nommait "biopouvoir" l'ensemble des mécanismes par
lesquels les caractéristiques biologiques essentielles des êtres humains
deviennent la cible de stratégies de pouvoir. Dans la transformation de la
vie en objet gérable, les mécanismes en question ne se limitent plus aux
dispositifs disciplinaires habituels, mais tiennent plutôt de politiques
sécuritaires qui concernent des populations entières.

Un véritable déploiement de mesures légales, de décrets, de
réglementations et de circulaires permettant d'implanter des mécanismes
sécuritaires toujours plus sophistiqués envahit notre existence sous le
prétexte de préserver notre santé. Ce processus touche cependant à son
terme. Après avoir transformé en marchandise tous les biens – y compris
l'eau que nous buvons et l'air que nous respirons –, le capitalisme vient
se heurter à des barrières non pas quantitatives (comme certains le
pensent), mais bien plutôt qualitatives : le mouvement de domination de la
nature échappe à son propre contrôle.

Le problème que constituent la destruction de l'environnement naturel et
les perturbations qu'introduisent les agents chimiques et les produits de
l'industrie dans notre activité quotidienne est beaucoup plus grave que
nous ne le pensions. La catastrophe est telle qu'il en va de la
possibilité même de préserver notre planète : les rivières, les mers et
les forêts sont à l'agonie ; des dizaines d'espèces végétales et animales
disparaissent sous nos yeux ; des montagnes de glace fondent à cause de
gaz mortifères, tandis que des molécules malades empoisonnent notre
nourriture.

C'est de cette façon qu'il convient, à mon sens, d'aborder la dernière en
date de ces catastrophes dont on nous dit qu'elles menacent le monde
entier : la grippe porcine, cauchemar génétique engendré, semble-t-il, par
un élevage industriel.

Les faits sont les suivants : le 23 avril 2009 au matin, José Ángel
Córdova Villalobos, ministre de la Santé du gouvernement mexicain,
annonçait que l'on avait détecté quelques cas de cette infection, mais que
de tels cas étaient "habituels". Vers 23 heures, cependant, le même
annonçait une mesure sans précédents, la fermeture des écoles dans
l'ensemble de la zone métropolitaine de la vallée de Mexico. Le lundi
suivant, le 27, cette fermeture s'était étendue à la République mexicaine
tout entière. Le mardi, Córdova informait de la mort de 159 personnes à
Mexico et du fait que 2 498 personnes avaient contracté la maladie, 1 311
d'entre elles étant encore hospitalisées. Le mercredi, il rectifiait :
seuls 8 des décès étaient confirmés.

Et le même jour, après avoir précisé qu'il préférait omettre les données
qu'il avait fournies auparavant – "pour éviter de semer la confusion" (!)
–, il annonçait la suspension de toutes activités au sein de la fonction
publique du 1er au 5 mai, une mesure dont la portée restait modeste étant
donné qu'il s'agit de jours fériés.

Entre-temps, nous apprenions qu'en une semaine seulement la grippe porcine
avait affecté dix autres pays. Le 27 avril, un bébé de 18 mois (mexicain)
mourait au Texas. Outre à New York, en Californie et dans le sud des
États-Unis, des cas dont rapportés au Canada, au Costa Rica, en Espagne,
au Royaume-Uni, en Israël, en Nouvelle-Zélande et en Australie, entre
autres. Le 28, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) faisait passer
l'alerte de pandémie du niveau 3 au niveau 4, puis au niveau 5, sur une
échelle de 6... La panique couve dans le monde entier.

D'où vient cette maladie ? Personne ne le sait avec certitude et l'on
communique rarement les noms de famille complets des personnes décédées ou
des interviews de leurs familles et proches. Une première version,
démentie avec insistance, situe le foyer de l'infection à La Gloria,
commune de Perote, dans l'État de Veracruz, qui est depuis des mois
l'épicentre d'une mystérieuse épidémie.

Des nuages de mouches surgissent d'une lagune fétide dans laquelle
l'entreprise Granjas Carroll – propriété de Smithfield Farms, géant
multinational de l'élevage de porcs possédant un long livre noir de
"problèmes" de cette sorte – déverse des tonnes de lisier et résidus
fécaux. De décembre 2008 au mois de mars 2009, plus de 500 personnes ont
dû être traitées pour des maladies respiratoires qui évoluent vers des
pneumonies.

Selon un reportage effectué par le journal "Milenio" (publié le 13 avril),
tous ceux qui ont osé dénoncer la pollution de Granjas Carroll ont été
espionnés et harcelés par cette entreprise. Attendu que dans notre monde à
l'envers les victimes sont toujours des coupables, Joel Arcos Roldán, le
député local de la commune de Perote, accuse les habitants de propager
l'infection parce qu'ils "utilisent des remèdes traditionnels".

On ne peut qu'avoir envie de rire en apprenant que los agro-exportateurs
exigent que l'on change le nom de "grippe porcine" par celui de "grippe
mexicaine" sous prétexte qu'ils sont affectés dans leur image de marque
par cette maladie. Pour sa part, GRAIN, une ONG se consacrant à l'étude de
la biodiversité et à l'agriculture durable, résume la situation en ces
termes : "Les conditions insalubres et d'entassement des élevages font
qu'il est très facile que le virus mute en se combinant et développe de
nouvelles souches d'infection. Quand cela se produit, la centralisation
caractéristique de cette industrie garantit pratiquement que la maladie
soit disséminée en long et en large, que ce soit à travers les résidus
fécaux, les aliments et l'eau ou encore les chaussures de travail des
employés" (en espagnol : http://www.grain.org/nfg/?id=643). Encore faut-il
ajouter que les industries d'élevage de porcs se consacrent aussi
fréquemment à l'élevage de poulets, ce qui favorise évidemment les
mutations virales.

D'autres sources jurent que le virus de la grippe porcine est apparu pour
la première fois aux États-Unis. S'appuyant sur le témoignage de
scientifiques nord-américains, le site infowars.com affirme que la grippe
porcine a été cultivée en laboratoire.

Un vaccin qui a mal viré ? C'est possible, considérant les innombrables
traquenards auxquels nous a habitués l'industrie pharmaceutique. Au
passage il n'est pas inutile de rappeler que les vaccins sont extrêmement
rentables pour ceux qui les produisent, mais quant à empêcher les
maladies… Cette question n'a jamais obtenu une réponse satisfaisante. De
même que l'on ignore exactement leurs effets iatrogènes*.

Les choses étant ce qu'elles sont, il y a de quoi s'inquiéter en apprenant
que l'entreprise pharmaceutique Sanofi Aventis, productrice de vaccins
contre la grippe, cédera gracieusement au Mexique 236 000 doses de vaccin
pour "aider" à contrôler la maladie.

À Paris, Jean-Philippe Derenne, directeur de l'hôpital Pitié-Salpêtrière
et auteur du livre Pandémie, la grande menace, nous assure que nous nous
trouvons face à une explosion ou au tout début d'une catastrophe de
proportions majeures (Libération, le 28 avril). Il ajoute que les masques
protecteurs sont totalement inefficaces : le virus les pénètre sans
problème ou s'introduit par les côtés… Pour ma part, je poserai juste une
question : pourquoi personne ne nous a expliqué ce qu'il fallait faire des
masques usagés ? Ne constituent-ils pas des foyers d'infection ?

"Épidémie mondiale de tamiflu", titre Libération, faisant allusion à
l'engouement frénétique pour ce médicament antiviral commercialisé par les
laboratoires Roche – qui, au passage, ont vu grimper leurs actions de 4,6
pour cent en une seule journée, chose qui n'a rien de négligeable en cette
période de crise. Les laboratoires Roche ont acheté le brevet à
l'entreprise américaine Gilead Sciences, dont le président était, de 1997
à 2001, Donald Rumsfeld, ex-ministre de la Défense du gouvernement de
George W. Bush.

Au Mexique, l'armée stocke 1 400 000 doses de traitements antiviraux dans
sa base militaire "Número Uno". Une seule firme, l'entreprise de
distribution San Pablo, a acheté tout ce qui restait sur le marché pour le
distribuer aux cliniques et hôpitaux privés. Il faut ajouter qu'Edgar
Hernández, un enfant âgé de 5 ans et originaire de La Gloria, l'un des
rares cas rendus publics, a été traité avec succès grâce à
l'administration d'antibiotiques et de paracétamol.

Un tel chassé-croisé d'informations grandement contradictoires ne peut
être attribué à une conspiration. Simplement, nous en sommes arrivés à un
point dans lequel, comme cela se passe avec l'accélération consumériste de
notre époque, avec l'éducation crétinisante, avec l'information
confusionniste et avec une médecine qui rend malade, les politiques
gouvernementales deviennent pathogènes et paralysent l'action autonome des
personnes. Ivan Illich, un des grands critiques de la société
industrielle, avait détecté et décrit ce phénomène avec précision il y a
plus de trente ans. Il l'appelait "contre-productivité spécifique".

Quelle est la situation réelle ? Selon le docteur Pablo González Casanova
Henríquez, épidémiologiste possédant des années d'expérience en Afrique et
en Amérique latine, "le danger est sérieux, mais on assiste à une énorme
manipulation aussi bien à l'échelle nationale qu'internationale.
L'Organisation mondiale de la santé, par exemple, au lieu d'insister sur
la prévention, se limite à recommander le médicament antiviral Tamiflu,
c'est-à-dire à parler affaires".

Par ailleurs, le contenu liberticide des mesures prises par le
gouvernement mexicain saute aux yeux : droit d'entrer sans mandat de
perquisition dans tout type de local ou maison d'habitation ; mise à
l'isolement des personnes suspectes d'avoir contracté la maladie ;
fouilles des passagers porteurs potentiels du virus ; interdiction des
rassemblements...

La panique, nous le savons tous, est une arme excellente dans les mains du
pouvoir. En premier lieu, il nous faut nous doter d'une bonne dose de
perspicacité et échapper au bombardement (des)informatif. "Les soins
hygiéniques sont quelque chose de primordial, ajoute le docteur González
Casanova. Non seulement se laver les mains, mais aussi le visage et le nez
avant de se coucher. Et éviter la foule."

À long terme, il nous faut changer nos habitudes alimentaires. En ce début
de millénaire, manger est un acte politique et les grandes entreprises
sont en train de nous assassiner à travers notre estomac. Boycottons les
multinationales de la mort. Ne mangeons pas de viande. Ni de porc, ni de
bœuf, ni de poisson et encore moins de poulet qui est une des viandes les
plus polluée.

Nous pouvons acheter des aliments à des proches quand nous habitons à la
campagne ou créer des coopératives d'achat intelligentes quand nous
habitons en ville. Manger sain revient cher, mais la malbouffe revient
encore plus cher quand on tient compte de sa très faible valeur
nutritionnelle et des dégâts qu'elle provoque.

Dans son livre "La Ferme des animaux"**, cauchemar littéraire évoquant un
avenir qui est en train de nous rejoindre, George Orwell décrit comment le
pouvoir a transformé les porcs de simples "camarades" en dictateurs
impitoyables. Ne permettons pas que la prophétie devienne réalité.

Claudio Albertani
(Mexico, début mai 2009)


* Le traducteur traduit Iatrogène (1970) : qui est provoqué par le médecin
ou par le traitement médical (on dit aussi : "iatrogénique").
** En espagnol, le titre est plus évocateur : "Rebelión en la granja"
("Rébellion à la ferme") ; le français ayant repris littéralement le titre
anglais (Animal Farm).

Traduit par Ángel Caído.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire