jeudi 29 octobre 2009

L'industrie pharmaceutique finance des structures prétendument neutres pour influencer les choix politiques et les consommateurs

Quand les labos financent les experts de la grippe A
La révélation du financement d’un groupe d’experts sur la grippe A par des laboratoires pharmaceutiques pose la question de leur influence dans les décisions de santé publique.


http://www.leparisien.fr/societe/quand-les-labos-financent-les-experts-de-la-grippe-a-29-10-2009-691697.php

Marc Payet | 29.10.2009, 07h00

Quatre-vingt-quatorze millions de doses de vaccins commandées par les autorités sanitaires pour 871 millions d’euros. Sans compter les dépenses annexes qui portent l’ardoise à plus d’un milliard d’euros. La France n’a pas regardé à la dépense face à la grippe A.

Une manne pour les laboratoires pharmaceutiques autorisés à fabriquer le vaccin, proposé aux Français à partir du 12 novembre. Hier, certains d’entre eux ont publié leurs comptes, dopés par les commandes à travers le monde. Ces firmes ont-elles pu user de leur influence auprès du ministère de la Santé pour l’inciter à acheter des vaccins en surnombre ? Certaines, en tout cas, contribuent au financement d’experts appelés à conseiller les autorités sanitaires sur la politique vaccinale. Le cas du Groupe d’expertise et d’information sur la grippe (Geig) illustre les liaisons parfois dangereuses entre les firmes pharmaceutiques et les pouvoirs publics. Ainsi, le président du comité scientifique du Geig, le professeur Bruno Lina, apparaît comme l’un des experts officiels du ministère de la Santé alors que son groupe est financé à 100 % par les laboratoires producteurs du vaccin contre la grippe.
« Les pouvoirs publics sont infiltrés par des représentants des firmes pharmaceutiques, il faudrait qu’ils balayent devant leur porte ! » s’insurge le docteur Marc Girard, professeur de médecine auteur d’« Alertes grippales », un livre qui détaille le problème de ces conflits d’intérêts. Une dérive déjà constatée lors de la campagne de vaccination contre le virus de l’hépatite B en 1994, sous la pression de laboratoires et de l’Organisation mondiale de la santé.Les pouvoirs publics, eux, se défendent de tels procédés. Le contrat pour le vaccin grippe A s’est déroulé en juillet « selon une stricte procédure d’appel d’offres », rappelle la Direction générale de la santé. Si la procédure était classée « secret-défense », c’était uniquement « pour des raisons de sécurité évidentes, en raison des impératifs de santé publique ».

Les multiples casquettes du professeur Lina
C’est l’exemple type des relations ambiguës que peuvent entretenir médecins, pouvoirs publics et laboratoires pharmaceutiques. Le Groupe d’expertise et d’information sur la grippe (Geig), créé en 1979, se présente comme une association régie par la loi de 1901, doté d’un conseil scientifique de quinze membres qui, comme bon nombre d’autres groupes d’influence, distillent ses recommandations au petit monde de la santé.
La menace d’une pandémie de grippe A a placé ces dernières semaines le président de son comité scientifique, Bruno Lina, sous le feu de la rampe. Ainsi, le 20 octobre, à l’occasion du lancement officiel de la campagne de vaccination de la grippe A au ministère de la Santé, le professeur Lina était invité à s’exprimer, assis à la gauche de Roselyne Bachelot. Il a notamment répété qu’il était « très important de se faire vacciner » contre ce virus.
Contrairement à ce qu’il revendique sur son site Internet, le Geig n’est toutefois pas ce qu’on peut appeler une association indépendante. Selon nos informations, ce groupe est en effet financé à 100 % par cinq laboratoires pharmaceutiques qui produisent des vaccins contre la grippe. Son directeur général n’est autre que Bertrand Verwee, le directeur marketing de Sanofi-Pasteur-MSD, le département vaccin du géant pharmaceutique français. « Effectivement, nous finançons le Geig, reconnaît Bertrand Verwee. Sanofi-Pasteur-MSD prend à son compte 50 % du budget annuel du Geig, qui s’élève à 400 000 € . Le reste est réglé par quatre autres laboratoires également producteurs de vaccins contre la grippe : GSK, Novartis, Pierre Fabre et Solvay. »

« Je ne vois pas où est le problème »

Dès lors, le risque de conflit d’intérêts est manifeste lorsque le professeur Lina s’exprime publiquement sur la vaccination contre la grippe saisonnière ou la grippe A, car il multiplie les casquettes. Il est à la fois professeur de médecine au CHU de Lyon et « expert auprès du ministère de la Santé pour le risque pandémique », comme il le revendique sur la jaquette de son récent livre où il promet « la Vérité sur la grippe A ». Il est encore membre du comité de lutte contre la grippe, organisme officiel rattaché au ministère de la Santé, et enfin conseiller de Margaret Chan, la directrice de l’Organisation mondiale de la santé pour le risque pandémique. « C’est vrai que j’ai différentes casquettes, mais je l’assume, se défend Bruno Lina. J’ai des collaborations, que je ne cherche pas à cacher, avec les laboratoires Roche, Sanofi, GSK et BioMérieux. Je ne vois pas où est le problème. Je suis très demandé, car j’ai publié des travaux importants sur la grippe. Les rencontres du Geig me permettent d’échanger avec mes collègues, mais je ne suis pas rémunéré par cette structure. » Et d’asséner : « Lorsque je donne un conseil à la ministre de la Santé en matière de stratégie de vaccination contre la pandémie, je garde toute mon indépendance. »
Le cabinet de Roselyne Bachelot, sollicité hier, se montre, lui, plus embarrassé. « Nous avons sollicité ce professeur, car c’est un des meilleurs experts sur le sujet. Nous savons qu’il est directeur scientifique du Geig. Mais ce n’est pas à ce titre qu’il s’exprime aux côtés de la ministre. » Quant à la question du financement du Geig par les laboratoires, elle ne donne lieu qu’à un silence gêné.



Des associations de patients sont aussi sponsorisées

Alexandra Echkenazi | 29.10.2009, 07h00

http://www.leparisien.fr/societe/des-associations-de-patients-sont-aussi-sponsorisees-29-10-2009-691693.php

Médecin généraliste à Paris, le docteur Dominique Dupagne a fait de la collusion entre les médecins et les laboratoires son cheval de bataille. Il y consacre même un blog, www.atoute.org.

« Je ne connais pas particulièrement le Geig, mais ce genre de groupement d’experts financés par des laboratoires est un classique, affirme le praticien. Dans le domaine de l’ostéoporose, il y a par exemple le Grio, Groupe de recherche et d’informations sur les ostéoporoses. » Les associations de patients sont aussi dans la ligne de mire du docteur Dupagne. « Beaucoup de grandes associations sont sponsorisées par les labos. Certaines ont comme règle de n’accepter de l’argent que de la part de firmes non pharmaceutiques. D’autres, en revanche, n’ont pas cette éthique. »
C’est le cas, par exemple, de l’Association française des diabétiques, soutenue par tous les fabricants de médicaments contre le diabète, ou encore d’Asthme et Allergies, financée entre autres par le laboratoire Stallergènes. « Leurs sponsors sont mentionnés sur leur site Web. Tout est légal. Je ne dis pas que ces associations sont à la solde des labos. Mais lorsqu’on reçoit de l’argent de quelqu’un, il est difficile de garder son indépendance et de ne pas être “gentil” avec son sponsor. »
Enfin, il y a les blogs entièrement fabriqués par l’industrie pharmaceutique, mais qui ne se présentent pas comme tels. C’est le cas par exemple de www.toutsurlacne. Le site mentionne bien qu’il a le « soutien » des laboratoires Galderma. Mais en cliquant sur les mentions légales on apprend qu’il ne s’agit pas d’un simple soutien. Il a été fabriqué uniquement pour la firme.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire