lundi 22 février 2010

Al Qaida est mort en 2002. Paix à son âme.



LA DGSE vous parle ... Ecoutez !, De defensa, 20/02/2010


[...]

Extraits de la présentation de ScriptoBlog :

«Il est […] particulièrement intéressant de relever les déclarations de monsieur Chouet, ancien chef du service renseignement de sécurité de la DGSE, lors d’un colloque au Sénat, intitulé “Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire”. Il faut bien voir que ce que nous dit monsieur Chouet ne signifie pas seulement “ce que ça dit”. Cela signifie aussi qu’on a décidé de le dire. “On” étant, en l’occurrence, une partie au moins du haut organigramme de la DGSE. Il n’y a pas d’autre explication possible à cette intervention

»Or, ce que nous explique monsieur Chouet, c’est qu’Al-Kaïda n’existe plus depuis 2002. Et que depuis cette date, c’est l’ingénierie des perceptions conduite par la puissance occidentale qui a fabriqué cette “marque” du terrorisme islamiste. Pour nous, ce n’est pas une surprise (ça fait longtemps que nous avions compris). Mais la surprise, c’est que ça vienne de la DGSE

»Il faut en déduire qu’il se passe, très au-dessus de nos têtes, des choses que nous ne soupçonnons pas. Une fraction de l’appareil d’Etat, en particulier, donc, dans les services secrets, conteste la ligne au nom de laquelle le chef de l’Etat envoie actuellement des troupes en Afghanistan. Ce n’est pas rien : il y a une forte résistance au sommet de l’appareil d’Etat…»

Jean-Marc Vieillevigne


Présentation de M. Chouet

Commission des Affaires étrangères du Sénat, 29 janvier 2010.

« Comme bon nombre de mes collègues professionnels à travers le monde, j’estime sur la base d’informations sérieuses et recoupées qu’al-Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora-Bora en 2002. Les services pakistanais se sont ensuite contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes contre quelques générosités et indulgences diverses. Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001, moins d’une cinquantaine de seconds couteaux (à l’exception d’Oussama ben Laden et d’Ayman al-Zawahiri qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel) ont pu s’échapper et disparaître dans des zones reculées, vivant dans des conditions de vie précaires, et disposant de moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif que l’on peut animer à l’échelle planétaire, un réseau coordonné de violence politique. D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes auteurs des attentats post 11-Septembre (Londres, Madrid, Charm-el-Sheikh, Bali, Casablanca, Djerba, Bombey, etc) n’a eu de contact avec l’organisation. Quant aux revendications plus ou moins décalées qui sont formulées de temps en temps par ben Laden ou Zawahiri, à supposer d’ailleurs qu’on puisse réellement les authentifier, elles n’impliquent aucune liaison opérationnelle, organisationnelle, fonctionnelle entre ces terroristes et les vestiges de l’organisation.

» Toutefois, je suis bien obligé de constater comme tout le monde qu’à force de l’invoquer à tout propos, et souvent hors de propos, dès qu’un acte de violence est commis par un musulman, ou qu’un musulman se trouve au mauvais endroit au mauvais moment (comme dans l’affaire de l’usine AZF à Toulouse), ou même quand il n’y a pas de musulman du tout (comme dans le cas des attaques à l’anthrax aux Etats-Unis) à force de l’invoquer en permanence, un certain nombre de médias réducteurs et quelques soi-disant experts de part et d’autres de l’Atlantique ont fini non pas par la ressusciter, mais par la transformer en une espèce d’Amédée de l’auteur Eugène Ionesco, ce mort dont le cadavre ne cesse de grandir et d’occulter la réalité, et dont on ne sait pas comment se débarrasser.

» L’obstination incantatoire des Occidentaux à invoquer l’organisation mythique Al-Qaïda (qu’on a qualifiée d’hyperterroriste non pas par ce qu’elle a fait, mais parce qu’elle s’est attaquée à l’hyperpuissance), a eu rapidement deux effets pervers:

» Premier effet: tout contestataire violent dans le monde musulman, qu’il soit politique ou de droit commun, quelles que soient ses motivations, a vite compris qu’il devait se réclamer d’al-Qaïda s’il voulait être pris au sérieux, s’il voulait entourer son action d’une légitimité reconnue par les autres, et s’il voulait donner à son action un retentissement international. Parallèlement à cela, tous les régimes du monde musulman, et ils ne sont pas tous vertueux nous le savons, ont bien compris qu’ils avaient tout intérêt à faire passer leurs opposants et leurs contestataires quels qu’ils soient pour des membres de l’organisation de ben Laden, pour pouvoir les réprimer tranquillement et même si possible avec l’assistance des Occidentaux. D’où une prolifération d’al-Qaïdas plus ou moins désignées ou autoproclamées, en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Somalie, au Maghreb, et ailleurs “al-Qaïda dans la péninsule arabique”…

» Le principal résultat de cette dialectique imbécile a bien évidemment été de renforcer le mythe d’une al-Qaïda omniprésente, tapie derrière chaque musulman, prête à l’instrumentaliser pour frapper l’Occident en général, et les Etats-Unis en particulier, au nom d’on ne sait pas trop quelle perversité. Et cette vision là elle procède de plusieurs erreurs d’appréciation et de perspective et elle génère surtout des ripostes totalement inadaptées. Parce que si al-Qaïda n’existe pas, la violence politique islamiste existe, elle, bel et bien. Et l’Occident n’en est qu’une victime indirecte et collatérale. Les idéologues de la violence islamique ne sont pas des fous de Dieu: ce sont des gens qui ont des objectifs précis. Et leur objectif n’est pas d’islamiser le monde, c’est de prendre le pouvoir et les richesses qui y sont liées dans le monde musulman, sans que l’Occident n’intervienne… Un peu à la manière d’Hassan al-Tourabi à son époque au Soudan. Ainsi, même si l’amour-propre des Occidentaux doit en souffrir, il faut répéter sans cesse que les principales, les plus nombreuses et les premières victimes de la violence islamiste sont les musulmans.

» L’épicentre de cette violence islamiste n’est ni en Afghanistan ni en Irak; il est en Arabie saoudite. C’est ce pays que visait d’abord le manifeste contre les juifs et les croisés qui était à la fin des années 1990 le texte fondateur de l’organisation de ben Laden, et ce manifeste visait la famille royale saoudienne bien avant les juifs et les croisés. C’est aussi ce pays qui est le seul au monde à porter un nom de famille. Toute proportion gardée, l’Arabie saoudite se trouve dans une situation comparable à celle du premier semestre 1789. Une famille s’est établie au pouvoir en 1926 en basant sa légitimité sur une base religieuse et en usurpant la garde des lieux saints de l’islam à ses titulaires historiques qui étaient la famille des hachémites. Cette famille, les Saoud, composée aujourd’hui d’à peu près 3000 princes, exerce sans partage la totalité du pouvoir et accapare la totalité d’une rente astronomique provenant de l’exploitation du sous-sol le plus riche du monde entier en hydrocarbures.

» Afin de conserver sa légitimité face à toute forme de contestation, la famille saoud à fermé la voie à toute forme d’expression démocratique ou pluraliste. Elle répand une pratique de l’islam la plus fondamentaliste possible pour se mettre à l’abri de toute forme de surenchère dans ce domaine, (un peu comme l’URSS ne voulait pas de “surenchère à gauche”, elle ne veut pas de “surenchère en islam”). Seulement avec le temps les retombées de la rente des hydrocarbures ont tout de même donné naissance à diverses formes de commerces et d’industrie auxquelles les princes, comme tous les princes, ne sauraient toucher sans déroger, et qu’ils ont donc concédé moyennant participation aux bénéfices à des entrepreneurs roturiers majoritairement issus de pays voisins mais étrangers, évidemment musulmans, principalement des Yéménites, dans une large mesure à des Levantins (Syriens, Libanais, Palestiniens…)

» Et alors que l’avenir du pétrole s’avère incertain, ces entrepreneurs font observer à juste titre (comme les bourgeois du Tiers Etat en 1789), que ce sont eux qui font “tourner la boutique” et qu’ils préparent l’avenir du pays, et que dans ces conditions il ne serait que justice qu’on les associe d’une manière ou d’une autre à l’exercice du pouvoir ou à la gestion d’une rente que la famille régnante, je vous le rappelle, assimilait le plus légalement du monde à sa cassette personnelle. Problème : comment faire passer ces revendications dans un pays où toute forme d’expression pluraliste est exclue par définition ? Quelle légitimité peut-on opposer à un pouvoir qui se réclame de l’adoubement divin ? Quelles pressions exercées sur un régime familial qui bénéficie à titre personnel depuis 1945, suite au pacte de Quincy conclu entre le vieux ben Saoud et le président Roosevelt, de la protection politique et militaire de l’hyperpuissance américaine en échange du monopole de l’exploitation des hydrocarbures ? A l’évidence les contestataires de cette théocratie n’ont que le recours à un mélange plus ou moins dosé de violence révolutionnaire et de surenchère fondamentaliste à l’encontre de ce pouvoir et de ses protecteurs extérieurs. Et ce n’est donc pas un hasard si on trouve parmi les activistes islamistes les plus violents un nombre significatif d’enfants de cette bourgeoisie qui sont privés de tout droit politique mais surement pas ni de moyens ni d’idées ; et Oussama ben Laden est au nombre de ceux-là : il s’est trouvé propulsé dans le champ de la violence, de l’intégrisme par ces nobles saoudiens, qui trouvaient expédiant de faire protéger les intérêts extérieurs du royaume par les enfants de leurs valets plutôt que par les leurs. C’est l’erreur classique des parvenus.

» Au gré de leurs picaresques aventures, ces jeunes gens, ces fils de bourgeois, ont fait de mauvaises rencontres, ont subi de mauvaises influences, et ils sont revenus sur le terrain pour mordre la main de leur maître. C’est ainsi que dès le milieu des années 1980, une surenchère permanente au caractère religieux et au contrôle de l’islam mondial entre la famille Saoud et ses rivaux et opposants à l’intérieur comme à l’extérieur (rivalités chiites-sunites, l’Iran-Arabie, …) Cette surenchère s’est essentiellement traduite, faute de ressources humaines (dans les renseignements extérieurs), par le seul moyen qui ne manque pas en Arabie : l’argent. Des fonds souvent distribués de façon inconsidérée dans l’ensemble du monde musulman et des communautés immigrées qui ont atterri dans l’escarcelle de ceux qui pouvaient s’en servir, c’est à dire de la seule organisation islamiste internationale bien structurée: l’association des frères musulmans et surtout de sa branche transgressive, violente, que sont les Jamaa Islamyyah et autres groupes islamistes dont l’al-Qaïda de ben Laden n’était à mon sens que l’une des nombreuses manifestations. De fait partout où la violence djihadiste s’exprime, (dans les zones les plus fragilisées du monde musulman) sa genèse repose toujours sur la même logique ternaire. Premier élément : une surenchère idéologique et financière du régime saoudien…

» Deuxième élément : une forte implantation locale de l’association des frères musulmans ou de ses émanations… qui surfent habilement sur les contradictions politiques, économiques, sociales pour dresser les masses contre les pouvoir locaux et pour dissuader l’Occident de se porter à leur secours ou d’intervenir: pour être tranquille chez soi, il faut rendre le monde musulman haineux et haïssable. Troisième élément: un réel penchant de la diplomatie et des “services” occidentaux, américains en tête, à soutenir dans le mode entier, souvent militairement, les mouvements politiques les plus réactionnaires et intégristes sur le plan religieux, comme remparts contre l’Union soviétique jusque dans les années 1990, et aussi dans la politique de containement de l’Iran, depuis les années 1980. Ce cocktail de 3 éléments produit pour des raisons très différentes… les mêmes effets au Pakistan, en Afghanistan, en Irak, en Somalie, au Yémen, en Indonésie, au Maghreb, au Sahel et jusque dans les zones de non-droit des communautés musulmanes immigrées en Occident…

» Je ne vais pas entrer dans le détail de ces différentes situations de violence politique, mais il faut bien constater que si elles se développent toutes suivant à peu près le même cheminement, elles correspondent à ces problématiques locales totalement hétéroclites et mettent en jeu des acteurs qui ne communiquent que très peu entre eux. S’ils se réclament tous du même drapeau mythique, c’est parce qu’ils savent bien que ce drapeau a valeur de croquemitaine pour les pays d’Occident en général, et les États-Unis en particulier, qui sont tous supposés apportés leur soutien aux régimes les plus contestés. Alors bien sûr, Mme Benguigua, on pourra toujours m’objecter que puisque la violence djihadiste existe bien, et qu’elle se développe un peu partout suivant les mêmes schémas, peu importe qu’on l’appelle al-Qaïda qui ne serait que l’appellation générique d’une certaine forme de violence intégriste mondialisée. Un certain nombre de journaliste devenus plus prudents maintenant, nous parlent de la “nébuleuse al-Qaïda” : le problème est qu’une telle confusion sémantique est à l’origine de toutes les mauvaises réponses et exclut de facto toute solution adaptée au problème.

» Il existe en effet deux façons de passer à la violence terroriste politique. Ou bien l’on constitue un groupe politico-militaire organisé et hiérarchisé (avec un chef, une mission, des moyens, une tactique coordonnée, un agenda précis, des objectifs définis), ce qui revient à constituer une armée avec des professionnels de la violence, et à s’engager dans un processus d’affrontement de type militaire. C’est ou cela a été le cas de la plupart des mouvements terroristes révolutionnaires ou indépendantistes en Europe, en Amérique du Sud, au Proche-Orient jusqu’à la fin du XXème siècle. Ou bien on a recours à la technique dite du “Lone Wolf” (le loup solitaire) qui consiste en gardant un pied dans la légalité et en posant l’autre dans la transgression à jouer idéologiquement sur une population sensible pour inciter ses éléments les plus fragiles, les plus motivés, à passer à l’action de façon individuelle ou groupusculaire, en frappant où ils peuvent, quand ils peuvent, comme ils peuvent, peu importe pourvu que cela porte la signature de la mouvance et s’inscrive dans sa stratégie générale. Cette tactique du Lone Wolf n’est pas nouvelle, elle est même ancienne et bien connue aux États-Unis; elle a été théorisée par M. William Pierce dans ses Turner Diaries, best-seller aux USA pendant quasiment toute la décennie des années 1990, et qui inspira la plupart des militants violents de la suprématie blanche et des ultrafondamentalistes chrétiens. Cette technique prévalut dans les attentats d’Atlanta, d’Oklahoma City et dans nombre d’actions individuelles dont le total des victimes approche et dépasse même celui des morts du 11-Septembre. C’est cette même technique qui est mise en œuvre par des groupes dans le Tiers-Monde, comme les Loups Gris en Turquie,** ou les Frères Musulmans dans le monde arabe et musulman. Si certaines formes de violence locales dans le monde arabe empruntent au premier modèle, c’est à l’évidence suivant le second modèle que fonctionne la violence djihadiste exercée en direction de l’Occident et de certains régimes arabes.

» Tous les services de sécurité et de renseignement savent pertinemment que l’on ne s’oppose pas à la technique du Lone Wolf par des moyens militaires, des divisions blindées, ou par une inflation de mesures sécuritaires indifférenciées. On s’y oppose par des mesures sécuritaires ciblées, appuyées par des initiatives politiques, sociales, économiques, éducatives et culturelles qui visent à assécher le vivier des volontaires potentiels, en les coupant de leurs sponsors idéologiques et financiers. Non seulement (et là je vous renvois à différents rapports du Trésor américain) rien de sérieux n’a été entrepris pour tenter d’enrayer le substrat financier et encore moins le substrat idéologique de la violence djihadiste, mais en désignant al-Qaïda comme l’ennemi permanent contre lequel il faut mener une croisade par des voies militaires et sécuritaires totalement inadaptées à sa forme réelle, on a pris une mitrailleuse pour tuer un moustique ! Evidemment on a raté le moustique mais les dégâts collatéraux sont patents comme on peut le constater au quotidien en Irak, en Afghanistan, en Somalie, au Yémen... Et le premier effet de cette croisade ratée a été d’alimenter le vivier des volontaires, de légitimer cette forme de violence, d’en faire le seul référentiel d’action et d’affirmation possible dans un monde musulman dont l’imaginaire collectif est traumatisé maintenant par une loi universelle des suspects qui pèse sur eux, par des occupations et des interventions massives, interminables et aveugles. Depuis 9 ans, l’Occident frappe sans grand discernement en Irak, en Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, en Somalie, en Palestine bien sûr, (et on se propose maintenant d’intervenir au Yémen et pourquoi pas pendant qu’on y est en Iran !), mais aux yeux des musulmans, ben Laden court toujours au nez et à la barbe de la plus puissante armée du monde et le régime islamiste d’Arabie saoudite reste sous la protection absolue de l’Amérique.

» Pour conclure et essayer d’apporter mon élément de réponse à la question posée à cette table ronde “Où en est al-Qaïda ?”, al-Qaïda est morte entre 2002 et 2004. Mais avant de mourir elle a été “engrossée” par les erreurs stratégiques de l’Occident et les calculs peu avisés d’un certain nombre de pays musulmans et elle a fait des petits ! Le problème pour nous est de savoir si nous commettrons avec ces rejetons malvenus les mêmes erreurs en alimentant un cycle indéfini de violence ou si pour conserver la référence à Ionesco, nous saurons avec nos partenaires arabes et musulmans enrayer la prolifération des rhinocéros.

» Merci. »

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