jeudi 18 mars 2010

De Searle à Gilead Sciences, les liaisons fructueuses de Donald Rumsfeld et de l'industrie pharmaceutique



La face cachée de Donald Rumsfeld, nouvel observateur, 27 Mai 2004
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1977-1985
une fortune dans le faux sucre

En juin 1977, les parrains de sa première campagne électorale, Dan Searle et Edgar Jannotta, offrent à Donald Rumsfeld la présidence du groupe Searle. Le fabricant pharmaceutique se trouve à cette époque en fâcheuse posture. Depuis dix ans, la Food and Drug Administration (FDA), qui réglemente le marché des aliments et des médicaments, refuse l’agrément d’une molécule, l’aspartame, que Searle espère vendre comme un susbstitut au sucre. La FDA demande même l’ouverture d’une procédure pénale après avoir découvert de nombreuses erreurs dans les tests de toxicité présentés par Searle.
Mais l’arrivée de Rummie coïncide avec une série d’événements heureux pour la compagnie. D’abord, Samuel Skinner, le procureur chargé de diligenter l’enquête pénale, démissionne de ses fonctions et rejoint en juillet 1977 le cabinet d’avocats de Searle. L’enquête est abandonnée. Puis, en 1981, Ronald Reagan, tout juste élu président des Etats-Unis, nomme à la tête de la FDA un quasi-inconnu, Arthur Hull Hayes, ancien chercheur pour le Pentagone. Donald Rumsfeld s’est toujours défendu d’avoir interféré dans cette nomination. Un élément rapporté par l’agence United Press International pourrait amener à penser le contraire. Selon une commerciale de Searle, Donald Rumsfeld aurait déclaré à sa force de vente en janvier 1981 qu’il ferait jouer ses relations et veillerait à ce que l’aspartame soit approuvé avant la fin de l’année…
Qu’il ait été ou non formulé, le vœu est en tout cas exaucé. En juillet 1981, Arthur Hull Hayes autorise la mise sur le marché de l’aspartame, passant outre à l’avis du comité scientifique mandaté par la FDA: celui-ci avait jugé que le produit ne devrait pas être commercialisé, en raison des cas de tumeur cérébrale apparus chez les rats, au cours des tests menés par Searle. Qu’à cela ne tienne, en juillet 1983, Arthur Hull Hayes étend l’autorisation aux boissons et sodas… puis démissionne et se fait embaucher par le cabinet de relations publiques de Searle!
Les ventes d’aspartame, vanté pour ses vertus anticaloriques, s’envolent. En 1985, Monsanto rachète Searle pour 2,7 milliards de dollars. Le rôle d’intermédiaire est joué par la banque d’affaires William Blair, que dirige désormais Edgar Jannotta. Donald Rumsfeld, de son côté, empoche une plus-value d’environ 5 millions de dollars et rejoint William Blair à un poste de conseiller.
En vingt ans, la FDA a enregistré plusieurs milliers de plaintes attribuant à l’aspartame des maux variés (migraines, trous de mémoire, troubles de la vision...). Et en Californie trois procès viennent d’être engagés par des associations de consommateurs contre plusieurs géants agroalimentaires. De son côté, la communauté scientifique est divisée, un camp plaidant pour l’innocuité et un autre le rangeant dans la catégorie des neurotoxiques.
L’avenir dira si les soupçons à l’encontre de l’aspartame étaient fondés. Cela en tout cas n’a pas empêché ses promoteurs initiaux de continuer à développer leurs affaires: Samuel Skinner, le procureur fédéral qui avait opportunément rejoint le cabinet d’avocats de Searle, est devenu le directeur de cabinet de George Bush senior. Et aujourd’hui il est, entre autres, administrateur d’Express Scripts, une société de conseil pharmaceutique qui vient d’obtenir du gouvernement Bush (junior) l’accès à un lucratif marché de courtage en médicaments. Arthur Hull Hayes, lui, est entré dans le top 100 des millionnaires de la biotechnologie. Il est administrateur de plusieurs sociétés pharmaceutiques qui toutes se signalent par une politique agressive de privatisationdu patrimoine humain : Myriad Genetics a fait scandale en déposant des brevets sur deux gènes humains et Napro Biotherapeutics (où siège aussi Richard Perle, un proche conseiller de Donald Rumsfeld) a obtenu de la FDA le droit de vendre une molécule élaborée par des labos publics.

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1988-2001
les retombées de la lutte antiterroriste

En janvier 1997, Donald Rumsfeld devient PDG de Gilead, une société créée dix ans plus tôt dans la perspective de produire des médicaments contre les maladies infectieuses. Le nom de Gilead n’est paut-être pas innocent. Dans un livre à succès publié en 1985, les Etats-Unis se voyaient affublés du nom de Gilead, après qu’une dictature militaire, portée par une population prête à échanger ses droits contre sa sécurité, y eut pris le pouvoir. Mais revenons à l’entreprise. Rumsfeld la connaît bien. Depuis juillet 1988, il siège à son conseil d’administration où figurent plusieurs de ses habituels associés (George Shultz y est entré en 1996). A cette époque, Gilead essaie de trouver des débouchés pour le cidofovir, une molécule antivirale, dont les premiers tests n’ont guère été encourageants: des cancers et de graves lésions rénales sont apparus sur des rats après l’ingestion de quelques doses. Certes, en juin 1996, la FDA a tout de même donné son agrément pour le cidofovir. Mais elle a limité son autorisation à un type bien précis d’infection rétinienne et elle l’a assortie d’un avertissement sur la toxicité du produit. Pas de quoi soutenir un cours de Bourse. D’autant plus qu’en août 1998 la firme a dû se fendre d’une lettre aux médecins américains leur expliquant qu’au vu des nombreux cas d’insuffisance rénale, dont certains mortels, survenus chez les patients traités au cidofovir il était recommandé d’appliquer strictement la posologie.
La bonne nouvelle viendra d’un chercheur du Pentagone, John Huggins, issu du même établissement qu’Arthur Hull Hayes (l’homme qui a légalisé l’aspartame).Il déclare que le cidofovir est très efficace contre le virus de la variole. Dès lors le Pentagone intègre la molécule de Gilead dans ses recherches sur le bioterrorisme. En mars 2002, alors que Donald Rums-feld est devenu secrétaire à la Défense, John Huggins et Karl Hostetler, un universitaire, annoncent qu’ils ont mis au point une nouvelle version du cidofovir, plus pratique, qui pourrait être administrée à la population en cas d’attaque terroriste au virus de la variole. Karl Hostetler est par ailleurs PDG d’une entreprise pharmaceutique, que Gilead rachète en décembre 2002 pour 460 millions de dollars. Le voilà riche. Et voilà aussi assuré l’avenir commercial du cidofovir, puisqu’il est désormais inclus dans le plan Bioshield Project, doté de 6 milliard de dollars, lancé par Bush en février 2003 et destiné à développer médicaments et vaccins contre d’éventuelles attaques biochimiques.
Cependant un membre de l’équipe Bush, Donald Henderson, ancien directeur de l’Organisation mondiale de la Santé (responsable, dans les années 1970, du programme de vaccination contre la variole), avait posé en mars 2002, dans la revue scientifique «Nature», une intéressante question: pourquoi cet acharnement à développer le cidofovir, alors qu’il est notoirement toxique et qu’on dispose par ailleurs d’une méthode éprouvée, la vaccination? Le docteur Henderson quittera brusquement ses fonctions, deux mois après la publication de ses iconoclastes interrogations.
Donald Rumsfeld est alors le tout-puissant secrétaire à la Défense. Dans son bureau du Pentagone se prépare l’argumentaire sur les prétendues armes de destruction massive détenues par Saddam Hussein qui débouchera sur la guerre en Irak. Rumsfeld tient déjà son slogan. Ce sera «shock and awe». Vingt ans plus tôt, c’était «sweet and low» pour lancer l’aspartame. Du faux sucre qui donne mal à la tête, un pipeline pour dictateur, une télé qui ne marche pas, un antivariolique qui détruit les reins... Et maintenant une guerre en Irak... C’est l’histoire de toute une carrière qui sous couvert d’idéologie est marquée par l’affairisme.
CHRISTOPHE GRAUWIN



Christophe Grauwin
Le Nouvel Observateur

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