dimanche 18 juillet 2010

Gripette classée "secret-défense": la commission d'enquête parlementaire qui rend Bachelot malade


Le Canard enchaîné, Brigitte Rossigneux, mercredi 7 juillet 2010

Gripette classée "secret-défense".
La commission d'enquête parlementaire qui rend Bachelot malade.


Quelles horreurs peut bien receler le rapport d'enquête parlementaire sur la grippe H1N1 pour être entouré d'un tel secret? Les députés membres de la commission qui l'a pondu font l'objet d'un traitement de choc. Depuis le mercredi 30 juin, deux malheureux exemplaires, en tout et pour tout, ont été mis à la disposition des élus. Mais sous certaines conditions.
Primo, pendant quatre jours, pas un de plus. Deuzio, pour être consulté sur place et aux heures de bureau, sous l'oeil de deux administrateurs transformés en pions. Interdiction de faire des photocopies ou d'envoyer un collaborateur. Tertio, faire vite, car le rapport doit être adopté mardi 6 juillet! Les éventuelles observations ou contributions des membres de la commission étaient à déposer lundi 5 juillet dernier délai. Sachant que les députés restent dans leur province du jeudi soir au mardi, le dialogue démocratique est en marche.

EXPERTS EPARGNES

Dès l'introduction de ce texte dans lequel "Le Canard" a tout de même fourré son bec, les auteurs tiennent à rassurer le lecteur: ils énumèrent avec soin tous les sujets qu'ils se garderont d'aborder. "Il n'y aura pas d'analyse approfondie" sur le rôle de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Cela tombe bien: mise en cause pour les relations étroites qu'entretiennent ses experts avec le lobby pharmaceutique, la directrice de l'OMS, à l'origine de la panique planétaire, n'a même pas jugé utile de répondre à la convocation de la commission d'enquête.
Autre bonne nouvelle: pour la France non plus, "il n'y aura pas d'analyse approfondies sur la question des liens d'intérêt entre experts et laboratoires". Fin août "Le Canard" avait enquêté sur ces rapports incestueux, provoquant des hoquets indignés de tous les membres du comité de lutte contre la grippe. Evacuée aussi, parmi les sujets qui fâchent, toute analyse sur "l'efficacité et les modalités d'utilisation des antiviraux". En clair, exit le vieux doute sur les vertus jamais démontrées du fameux Tamiflu, néanmoins promu arme de prévention massive.
Dans le même esprit de transparence, aucune investigation, encore, sur "la pertinence des procédures d'autorisation de mise sur le marché retenues pour les vaccins". C'est à dire sur la désinvolture avec laquelle ont été évalués les risques que pouvaient faire courir les nouveaux produits. Un détail...

VACCINS A LA POUBELLE

Pourquoi, dès lors, redouter à ce point toute publicité sur la brillante gestion de la grippe par le gouvernement? Parce qu'il reste, malgré ce sévère écrémage, quelques pépites. Rappel nécessaire: Bachelot avait annoncé, avec une précision diabolique, un coût total de 668,35 millions d'euros pour la campagne de vaccination. Sauf que les magistrats de la Cour des comptes, qui enquêtaient de leur côté sur le sujet, ont été auditionnés à leur tour. Alors même que toutes les données n'étaient pas encore collectées, ils revoyaient déjà cette douloureuse à la hausse de quelques 200 millions. Une paille!
Toujours selon la comptable Bachelot, 5 924 267 personnes très exactement auraient été piquées, tandis que l'Eprus (l'établissement public qui gère les crises sanitaires) garde en stock 21 millions de doses non utilisées. Selon le rapport, 13 autres millions errent dans la nature, on ne sait pas bien où... Et 3,46 millions ont carrément été perdues.
La faute, dit la commission, aux "modalités d'organisation" (merci Hortefeux, chargé de la logistique) et à la "présentation en multidoses", c'est-à-dire en paquets de 10 vaccins dont 8 ou 9 ont souvent fini à la poubelle. Pas grave: de toute façon 12 millions de doses seront périmées en septembre 2010, 9 autres millions pourront être recyclées dans le vaccin antigrippe de l'automne, car utilisables jusqu'en mars ou avril 2011.
Cet éblouissant tableau de la gestion d'une crise, finalement pour rire, mais d'un coût plutôt à pleurer, explique sans doute la date de publication du rapport: le 15 juillet. Avec un peu de chance, entre vacances et canicules, le fiasco passera à l'as.



Le labo qui rejoue "Au revoir les enfants"

Le Canard enchaîné, Jean-François Julliard, mercredi 7 juillet 2010

Le groupe pharmaceutique Bristol-Myers Squibb (BMS) se prépare à fermer son site de Meymac en Corrèze. Et au gâchis social -160 emplois supprimés- s'ajoute une conséquence effarante: des milliers de vies humaines seront menacées par ce départ...
BMS a implanté cette usine dans le fief de Jacques Chirac en 1990, lorsque celui-ci dirigeait le RPR. Sous le nom commercial de Videx, la filiale du labo pharmaceutique américain y fabriquait de la didanosine, un médicament antrirétroviral utilisé pour combattre le sida chez les enfants. Mais, grand classique de la vie politico-industrielle, à peine l'ère chiraquienne a-t-elle pris fin que BMS a décider d'arrêter les frais.
A partir de février ou mars 2011, annonce la firme, le Videx sera produit aux Etats-Unis. Problème, relevé par l'association Act Up, le stock existant ne permet pas de tenir jusqu'en décembre 2010. D'où l'effrayant calcul effectué par la même association: le déficit de médicaments met en péril la vie de 7000 enfants.
Ce risque n'a rien d'un fantasme d'excités: il est pris très au sérieux par Unitaid, un organisme dépendant de l'ONU qui centralise les achats de médicaments pour lutter contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Dans un récent communiqué, Philippe Douste-Blazy, son président, précise que la fermeture de l'usine corrézienne "risque de compromettre nos efforts" et demande "des garanties pour qu'il n'y ait aucune rupture d'approvisionnement pour près de 7000 enfants atteints du sida".
Après avoir admis ce risque, BMS a ensuite affirmé tout de go que ses stocks seraient suffisants. Lors d'une manif d'Act Up devant le siège parisien du labo, le 23 juin, ses dirigeants ont même affiché humour et décontraction. Aux militants gisant à terre (pour figurer le danger de mort guettant les enfants), l'un d'eux a lancé, goguenard, "Alors, on fait un petit malaise?" Qu'importe, il fait beau et BMS nage dans les bénéfices: 8 milliards d'euros en 2009. La vie n'est pas belle?

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire